Revue de chirurgie orthopédique
1999 ; 85
874.

© Masson Paris 1999

NÉCROLOGIE

Henri Dejour (1930-1998)

Jacques Caton


Après une cruelle maladie Henri Dejour vient de nous quitter alors qu'il aspirait à une retraite bien méritée.

Il était l'héritier légitime de cette grande école d'orthopédie lyonnaise en filiation directe de Léopold Ollier à Albert Trillat avec comme prédécesseurs Gabriel Nove-Josserand Louis Tavernier et Maurice Guilleminet.

Henri Dejour est né le 8 septembre 1930 à Lamastre en Ardèche où son père était fonctionnaire du Trésor Public. Cette origine cévenole va imprégner de son fort caractère la personnalité d'Henri Dejour tout comme elle avait imprégné Léopold Ollier lui aussi originaire de ce rude pays. Pronfondément républicain formé par une enfance laïque Henri Dejour appartient par sa famille à la religion réformée ; en effet diverses circonstances politiques ont favorisé l'épanouissement du calvinisme dans cette région. Il est à noter que Léopold Ollier et Albert Trillat étaient eux aussi protestants. Le protestantisme d'Henri Dejour sera davantage vécu comme privilège historique et culturel plutôt qu'en tant que pratique religieuse.

La carrière d'Henri Dejour est à décrypter à la lumière de ces éléments de base. Aîné de trois garçons Claude également médecin et Max journaliste Henri Dejour quitte son Ardèche natale à 7 ans et poursuit sa scolarité à Oullins puis au Lycée Ampère à Lyon.

Un baccalauréat mathématique brillamment obtenu lui fait envisager un moment de faire des études d'ingénieur ; mais après un bref passage en math-sup au lycée du Parc il rejette cette orientation et optera pour des études médicales influencé en cela par les amis de cette époque qui sont ceux de la Fédération Protestante : Jacques Weber Michel Eberhard fils de pasteur qui deviendra également cardiologue à Dieulefit mais aussi François Michel neuropsychiatre.

Henri Dejour externe des Hôpitaux de Lyon en 1951 est reçu au concours de l'Internat en 1955. Ce n'est pas la chirurgie orthopédique qui l'attire de prime abord mais la psychiatrie. Néanmoins l'expérience douloureuse de la guerre acquise au cours des vingt quatre mois de son service militaire accompli pour une grande partie en Algérie l'ancre dans une réalité plus concrète : la chirurgie.

Henri Dejour parmi bien d'autres a été préparé à l'externat et à l'internat par Albert Trillat. « Nous sommes quelques uns à nous souvenir de nos soirées de travail terminées par un gros cigare qui nous semblait le gage d'une réussite future ». La relation d'Henri Dejour avec notre maître s'est reserrée grâce à l'amitié qui liait Jean Sahy un de ses cousins très proche et Albert Trillat. En effet compagnons de résistance les deux hommes avaient gardé une relation réciproque et chaleureuse après les épreuves communes rencontrées dans les maquis de l'Ardèche. Néanmoins c'est plutôt vers la chirurgie viscérale qu'Henri Dejour se destinait puisqu'il avait même retenu un poste de chef de clinique chez Pierre Mallet-Guy. Mais après un semestre d'internat effectué chez Maurice Guilleminet en compagnie de Robert Chatin et alors que ses assistants de l'époque se prénomment André Lapras Charles Picault et Claude Régis Michel Henri Dejour est conquis par ce fort environnement orthopédique du service. Claude Régis Michel avec la force de persuasion que nous lui connaissons saura le convaincre que sa voie était plutôt vers le « dur » que vers le « mou » d'autant qu'on manque de bras à l'époque au pavillon T.

En 1956 il épouse Luce Courbis qui fit beaucoup pour sa culture non orthopédique.

En 1962 il succède à ses aînés comme dernier chef de clinique de Maurice Guilleminet.

En 1963 il devient chef de clinique d'Albert Trillat. Maurice Guilleminet avait à l'époque divisé sa chaire de clinique orthopédique infantile en clinique de chirurgie orthopédique pour Albert Trillat et clinique de chirurgie et orthopédie infantile pour Joseph Marion et c'est encore avec Maurice Guilleminet qu'Henri Dejour fait sa thèse en 1961 sur « les résultats du traitement chirurgical des subluxations congénitales de la hanche ».

   COMMENCE ALORS LA GRANDE AVENTURE DU PAVILLON T

Paradoxalement sa carrière de chirurgien du genou commence par la hanche. En effet le genou était le domaine réservé du « Patron » et si philosophiquement sa pensée était pour le genou il fut auparavant un grand chirurgien de la hanche avec une énorme clientèle de prothèses totales et nous lui devons tous notre facilité opératoire en ce domaine.

Le pavillon T était un vrai « bouillon de culture » du genou et je me souviens jeune externe d'Albert Trillat en 1966 ayant comme interne à l'époque Gilles Bousquet de discussions enflammées sur le thème des ménisques des ligaments ou de la prothèse ; discussions auxquelles je ne comprenais pas encore grand chose. Les échanges étaient passionnés notamment le mercredi vers midi autour d'un apéritif traditionnel dans le bureau du Patron. C'était la grande époque où Albert Trillat régnait en maître incontesté de la chirurgie sportive et de celle du genou en particulier. Les plus grands noms du football français et européens transitaient par ses mains. Ce fut le premier démembrement des lésions du genou qui débuta par une analyse précise des lésions méniscales une description cohérente des luxations rotuliennes et une approche des lésions du ligament croisé antérieur.

Du pavillon T l'école d'Albert Trillat se transporte en 1969 au pavillon I. Entre temps Henri Dejour était nommé en 1966 maître de conférence agrégé chirurgien des hôpitaux. Il fit partie de la première vague de cette nouvelle race de professeurs issus de la réforme Debré et formés au temps plein hospitalier.

A partir du pavillon I Henri Dejour donne sa pleine mesure d'enseignant et de chirurgien ; il est le véritable artisan organisateur des journées lyonnaises de chirurgie du genou dont la première version en 1971 comprend autour d'Albert Trillat et d'Henri Dejour une équipe enthousiaste constituée de Jean Jacques Brémand Gilles Bousquet Jean Pierre Caille Bruno Lapeyre François Leclerc Chalvet et Jacques Alain Noirclerc.

Le succès de cette manifestation où se mèlent exposés et interventions en direct est considérable de l'aveu même d'Henri Dejour. Ce succès s'amplifie encore lors des deuxièmes journées en 1973 avec Paul Grammont Jean-Luc Lerat Jean-Michel Paillot Christian Nourissat Pierre Chambat et Jacques Caton. Puis viennent les troisièmes journées en 1977 organisées par le pavillon I où Jean-Luc Lerat seconde Albert Trillat le pavillon F dirigé par Henri Dejour le pavillon 14 de l'Hôpital Bellevue à Saint-Etienne avec Gilles Bousquet et le service d'orthopédie de Paul Grammont à l'hôpital du Bocage à Dijon. L'école d'Albert Trillat est à son apogée ; elle défend avec vigueur le principe du pivot central ainsi que sa réparation.

C'est à cette époque qu'Henri Dejour reprenant une idée de Franke chirurgien de Berlin Est et de Brukner défend et développe également sa technique de reconstitution du ligament croisé antérieur par un transplant libre du tendon rotulien technique à laquelle il ajoute ultérieurement une plastie de Lemaire ; Henri Dejour s'est toujours fortement démarqué des techniques utilisant une plastie avec un ligament artificiel.

   LA MATURITÉ

A partir de 1980 Henri Dejour quitte le pavillon I et l'hôpital Edouard Herriot. Il est devenu Professeur de Clinique et son service est transporté dans le nouvel hôpital Lyon Sud. C'est la période de maturité du plein développement de son arthroplastie totale du genou à partir de 1984 et la mise au point du signe du croisement dans les dysplasies fémoro-patellaires permettant également un démembrement de cette pathologie ainsi que l'analyse de la dysplasie de la trochlée.

A partir de 1982 les Journées du genou continuent de rythmer la vie du service mais désormais un thème bien précis et défini est confié à la responsabilité d'un chef d'équipe : Pierre Chambat en 1984 sur les ligaments Gilles Walch en 1987 sur la pathologie fémoro-patellaire Philippe Neyret en 1991 sur la gonarthrose David Dejour et Jean-Claude Panisset en 1995 sur les résultats des prothèses et des Kenneth Jones.

C'est aussi une époque de changement : Jean-Luc Lerat reprend son autonomie à la tête du service d'orthopédie de l'hôpital Edouard Herriot et Jean-Paul Carret rejoint l'équipe d'Henri Dejour à Lyon Sud afin de s'occuper plus particulièrement du secteur hanche Henri Dejour se consacre exclusivement à la chirurgie du genou.

Ainsi que l'indique Henri Dejour dans un entretien à Maîtrise Orthopédique « les journées du genou ont toujours été un élément moteur particulièrement efficace pour le service nous obligeant à préciser nos concepts à réviser certaines notions à confronter nos idées et nos résultats à ceux de la littérature internationale ».

Henri Dejour avait appliqué un concept aujourd'hui très en vogue celui de l'évaluation nous y reviendrons.

Ces journées étaient des plus conviviales et l'occasion de rencontres entre chirurgiens français et étrangers. Henri Dejour forge là son école et ses amitiés en France notamment avec Daniel Goutallier Jacques Witwoet et Jacques-Hubert Aubriot pour n'en citer que quelques uns mais aussi en Suisse avec Werner Müller en Italie avec Bianchi Peruggia et Puddu en Espagne avec Novaro Villarubias Sabate et au Brésil sa seconde patrie chirurgicale sous l'égide de Fernando Pozzi de Porto Allegre et de Mohti Domitfihlo.

Henri Dejour se rend fréquemment au Brésil et une association des anciens élèves d'Henri Dejour sera même créée. Nous ne pouvons citer tout le monde mais son réseau d'amitiés montre qu'Henri Dejour était plus à l'aise dans le monde latin que dans le monde anglo-saxon.

Cette époque est également celle du groupe ARPEGE et de sa classification permettant une évaluation objective des résultats dans la chirurgie du genou.

Les élèves formés par Henri Dejour sont nombreux :

Ses qualités pédagogiques Henri Dejour les met également au service de l'université en devenant de 1990 à 1995 Doyen de la Faculté de Médecine Lyon Sud. Il est très apprécié de ses étudiants et à leur écoute.

En 1996 lors de son départ à la retraite tous ses élèves lui organisent un jubilé scientifique.

En 1994 il devient le Président respecté de notre Société Française de Chirurgie Orthopédique et Traumatologique et c'est dans son discours inaugural que l'on retrouve ses trois préoccupations majeures

  1. la mode : Henri Dejour en avait horreur ; surtout ne pas y succomber il faut d'emblée faire le bon choix et éviter le « vagabondage chirurgical ». Henri Dejour était en cela un bon élève de son maître Albert Trillat grand apôtre de l'hyper-spécialisation.
  2. l'utilité de nos gestes thérapeutiques : Henri Dejour accordait un rôle de première importance à la clinique. Il était un séméiologiste de l'orthopédie méfiant de la confiance aveugle en l'imagerie médicale. « On ne traite pas une lésion cartilagineuse une rupture du ligament une lésion du ménisque mais un patient donné avec sa plainte et sa demande fonctionnelle particulière il faut regarder avec attention l'IRM et surtout ÉCOUTER le patient ».
  3. le coût de nos gestes thérapeutiques : « la maîtrise des coûts va devenir une préoccupation majeure dans les prochaines années » déclarait-il alors.

Je rajouterai à ses trois préoccupations une quatrième qui était vraiment la sienne : l'évaluation. « Si nous ne savons pas juger sans complaisance nos travaux d'autres le feront et sans nuance ».

Henri Dejour était un honnête homme au sens vrai du terme et un citoyen du monde. Nous dirons pour utiliser un terme aujourd'hui volontiers employé qu'il avait la médecine citoyenne. Mais Henri Dejour outre sa passion pour l'orthopédie avait également une passion pour les arbres qu'il soignait amoureusement dans sa propriété de Saint Georges d'Espéranche où il a élaboré une sorte d'arboretum visible plus tard par d'autres yeux que les siens quand les végétaux aujourd'hui encore trop jeunes déploieront la légèreté de leur fin graphisme ou les cadences de leurs masses puissantes. Aujourd'hui s'évadant de la littéralité dans la transgression d'une autre lecture chacun de ses arbres devient pour ceux qui l'aimaient l'« arbre de vie » des mythes anciens.

La disparition trop prématurée d'Henri Dejour a laissé un grand vide dans le monde de l'orthopédie et dans le monde des hommes. A Luce son épouse à Catherine et David ses enfants nous voulons témoigner à nouveau notre très sincère et très affectueuse sympathie.